Tout le monde se coupe la parole ! (3/5)

Rédigé le 14/11/2022
Typhaine Guezet

Malheur à celui qui coupe la parole. Si je coupe la parole, je serais cet être égocentrique, mal poli, en prise avec son besoin de se faire légitimer, voire d’assoir son pouvoir.

Amusons-nous et autorisons nous une petite variation autour de cette expression qui a pris son envol à partir des années 80 au regard de l’histoire des textes publiés.

Dans mes deux précédents billets je vous parlais de deux « types » de personnes qui sont des praticiens remarqués d’une modalité relationnelle contraignante : couper la parole. Les journalistes vis-à-vis de leurs invités et les hommes vis-à-vis des femmes. Pourtant si j’écoute attentivement les discussions qui prennent vie autour de moi, je peux observer que tout le monde se coupe la parole ! De la réunion de famille au bureau d’une association, du diner entre filles au conseil d’administration d’une entreprise, d’une conversation téléphonique à la visio professionnelle, cette impulsion verbale est partout et concerne tous les âges. J’ai demandé à ma fille de 7 ans si quelqu’un lui avait déjà coupé la parole.

  • Ma puce est ce que cela t’est déjà arrivé de te faire couper la parole ?
  • Ah oui maman ! L’autre jour j’arrive à l’école, je commence à raconter ma journée à Louisa et tu sais ce qu’elle fait maman ? Elle m’a interrompue et a commencé à me raconter sa journée, ce qu’elle a fait etc. Un vrai moulin à paroles ! Et puis tu sais ce que j’ai fait maman ? ! Je n’avais vraiment pas envie de l’écouter car c’est moi la première qui avais commencé à lui raconter ma journée ! Du coup je suis partie !

Que s’est-il probablement passé dans la tête de ces deux petites filles ? En entendant ma fille raconter sa journée, Louisa a surement eu très envie à son tour de partager la sienne sans avoir attendu que ma fille ne lui fasse signe qu’elle a terminé son récit. Ma fille de son côté a expérimenté la frustration de se voir « volée » la parole eut égard à son référentiel de « primauté » dans la prise de parole et n’a pas trouvé d’autre voie que de s’en aller.

Chacun a envie (besoin) de s’exprimer, et c’est ce qui fait le propre de l’être humain car c’est de cette manière-là qu’il donne du sens et qu’il communique[1]. Pour autant les codes utilisés dans les contenus et les modalités d’échanges évoluent avec le temps. D’une manière très schématique, la liberté d’expression et la reconnaissance de l’homme comme une entité indépendante du reste de la collectivité a encouragé le développement de la prise de parole de chacun : déjà Madame de Staël, au XVIIIème siècle, à propos de l’art de la conversation, souligne une forme de libération de la parole, conséquence de la Révolution française. Elle exprime le plaisir éprouvé dans la vivacité des échanges qui semble inclure le fait de se couper la parole, à partir du moment où « brille » l’esprit de quelqu’un par sa parole  : « C’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, de manifester son esprit par toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui fait jaillir des étincelles(…) ».

Aujourd’hui, avec notamment l’émergence de toutes les formes d’expertise doublées de la multiplication des lieux de prise de parole orale et écrite, chacun a peut-être plus que jamais besoin de s’exprimer;  non plus (seulement ?) pour prendre part à « l’art de la parole » (davantage le plaisir intellectuel et rhétorique évoqué par les grands figures littéraires du XVIIIème et réservés aux plus nobles) mais pour « signaler » son existence, sa pensée, sa différence, ses idées (davantage le discours tourné vers un but existentiel et politique).

Et dans cette course pour se faire entendre, beaucoup de personnes se coupent la parole ; mais que pourrait-on dire de cette danse de la parole où chacun prend part à la conversation en attendant sagement son tour pour aussitôt démarrer par « moi je pense que etc » ? En somme, ajouter une brique de plus dans la conversation sans repartir de la personne qui vient de parler ne serait-il pas également un « non échange »?

Typhaine Guézet

[1] L’instinct du sens : essai sur la préhistoire de la parole de Philippe Barbaud – 2021

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